Filmer à tout prix
Festival du documentaire - 8ème édition

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Editorial

" Maudits soient les yeux fermés "

Cette injonction à la beauté sévère, tirée d’un manuel scolaire retrouvé au Rwanda sur un lieu d’extermination, fut choisie par Frédéric Laffont, comme titre de son film sur le devoir de justice.

La phrase a environ huit siècles. Elle provient du Roman de Renart, une oeuvre classique européenne, pétrie d’humour féroce et de sagesse populaire, et qui posait aussi, au coeur du Moyen Age, la lancinante question de la lâcheté humaine devant l’iniquité.

Filmer à tout prix, rendez-vous européen du film documentaire, emprunte à son tour ce cri pour servir de devise, qu’il veut incarnée, à son édition ‘98, placée sous le signe des DROITS DE L’HOMME (ou mieux, comme au Québec, de la personne humaine).

Droits de l’homme. C’est l’année de leur cinquantenaire. Partout on les célèbre, on les encense, on les "commémore"... Que faire pour que leur célébration ne soit pas que rituelle, incantatoire, stérilement symbolique? Le cinéma documentaire, qu’on appelle aussi "du réel", peut-il contribuer à défendre et illustrer, de façon vraiment active, ces hypothétiques droits de l’homme, alors qu’on les bafoue partout ?

L’équipe de Filmer à tout prix pense résolument que le documentaire, de témoignage et/ou de création, peut et doit dessiller les yeux, ouvrir et réveiller les consciences, et qu’il est même, sans doute, pour ce faire, le meilleur médium disponible à l’heure de la "téléphagie" globale.

Il fallait donc trouver, pour construire le programme, des films forts et sensibles, tant au sein de l’abondante production internationale (européenne surtout mais aussi d’Afrique du Nord, d’Afrique noire, d’Amérique latine, d’Israël ou de Palestine) que dans la vivante récolte belge de ces dernières années (sans oublier l’un ou l’autre "classique", bienvenu par rapport au thème).

Nous avons retenu presque soixante films, au nom de qualités très variées, qu’elles soient thématiques ou formelles. Au fil de la sélection, des axes se sont dégagés MEMOIRE, JUSTICE, COMBAT, LIBERTE, IDENTITE, CREATIVITE (ou bien leurs contraires, AMNESIE, VIOLENCE, EXIL, ENFERMEMENT, RACISME, EXPLOITATION et ALIENATIONS en tout genre).

Sujets, genres et formes variés. Témoignages. Récits de vie. Pamphlets. Descriptions aiguës, fouillées de drames singuliers et de tragédies collectives. Pièces à conviction d’un immense dossier à charge, constamment (hélas) à remettre à jour. Energies du désespoir, faim de montrer, dénoncer, crier, mais aussi faim de comprendre, quête de vérités masquées, rigueur et sobriété pour mieux dire scandale et douleur. Respect de l’Autre et donc de soi-même. Grands mots? Pur prêchi-prêcha? Autour d’images brutes et brutales ou, parfois, savamment léchées? C’est au spectateur d’en juger.

Mais nous croyons, pour notre part, à travers, inévitables, nos propres subjectivités, que la sélection programmée rassemble quelques chefs-d’oeuvre, à la fois beaux et nécessaires, et des dizaines de films chaleureux, vrais et utiles, qu’ils soient intimistes ou d’urgence (et tel ou tel film plus fragile, pas complètement abouti, trouve quand même ici une place légitime, par la force du sujet et l’honnêteté du propos).

Si tous les grands thèmes évoqués plus haut se croisent et se recoupent souvent, il en est un qui domine, fondamental pour beaucoup d’auteurs. C’est celui de la Mémoire car il est vrai que l’amnésie, volontaire ou non, permet toutes les dérives et manipulations.

Mémoire à vif de l’histoire immédiate, celle de la guerre, du massacre, du génocide et de la dépossession, qui doit pouvoir s’exprimer afin que s’opère le double travail du deuil et de la justice: Rwanda, Congo, Algérie, ex-Yougoslavie, Palestine, Angola, Brésil, Mexique, vus autrement que par les "news" (- Rwanda, paroles contre l’oubli  -Une république devenue folle  -Kisangani Diary  -Les petites ombres d’Alger  -Les 20 heures dans les camps  -Aqabat-Jaber -Rostov-Luanda  -Sem-Terra  -Ya Basta!).

Mémoire têtue de la Shoah, qui n’en finit pas de s’énoncer, parce que d’autres cherchent à l’abolir, qu’elle n’est pas seulement un droit mais reste un devoir profond pour les Juifs et les Goyim (Un vivant qui passe, l’admirable L’affaire Grüninger). Et parce qu’aujourd’hui des jeunes se saoulent - ingénument (?) - de folklore plus ou moins nazi (Black Metal). Mémoire têtue également, celle de l’espoir populaire brisé et de la terreur dictatoriale (Chili, la mémoire obstinée, où le cinéma militant revisite ses propres archives).

Mémoire patiente, vraie maïeutique où le cinéaste, à coups de photos, de vieux films et d’entrevues essentielles, tisse ou restaure avec justesse et sensibilité la toile de passés collectifs ou privés ( -Lumumba, la mort du prophète  -Femmes-machines  -Do you remember revolution  -L’autre moitié du ciel d’Allah  -Ma carte géographique à moi et bien d’autres, dont l’indispensable et si lumineux Mémoires d’immigrés).

Tous ces regards en arrière n’ont, c’est frappant, rien de "rétro" ni de nostalgique ils s’affirment simplement en tant que clés nécessaires pour comprendre le présent.

Thèmes connexes, chargés de mémoire, l’EXIL, la PRISON, l’ASILE (dans tous ses sens à l’ironie cruelle), le CAMP - de travailleurs, de réfugiés, d’exclus - sont abondamment traités -Makom Avoda  -Têtes aux murs  -Si bleu, si calme  -Titicut Folies  -La forteresse sentimentale  -Clandestin Blues  -L’île aux fleurs. De même, Beyrouth, les barbiers de cette ville. L’INTERGRATION : Missionnaires chez les Blancs. LA CONDITION OUVRIERE : Ronde de nuit...

A ce stade, une question se pose. Tout cela ne serait-il qu’expression de souffrance, lamento, négativité? Beaucoup de films répondent d’eux-mêmes. Leur gravité n’exclut pas l’espoir. Certains jubilent, montrant la liberté, la démocratie en marche (d’Afrique du Sud, My vote is my secret). Le travail de Jacques Duez, reflété par la vidéo, traduit une vraie pédagogie, dans le respect des enfants. Et la CREATIVITE, qui est aussi un droit, non un luxe, éclate dans des films consacrés aux cultures nouvelles, métisses, urbaines, intercontinentales -Le silence brisé  -Faire kifer les anges -Lez-Arts Hip Hop  -L’orchestre souterrain  -Rolling. Ou encore dans Ymako où du théâtre ivoirien opère comme instrument critique de libération des esprits.

Quelques films de fiction pure, paraboles plus ou moins courtes, émaillent la programmation. Tragiques ( -Eau -De suikerpot) ou tragi-comique (Le damier), ils nous ont paru s’inscrire tout naturellement dans la thématique d’ensemble, ainsi que l’architecture baroque d’un long métrage de Chris Marker qui, à l’instar de l’Hiroshima de Resnais et Duras, mélange dans Level five, la fiction la plus lyrique, l’histoire collective et ses trous de mémoire (ici, le destin d’Okinawa) et la mutation de l’Age informatique.

Et puis, sur la guerre d’Algérie, un film légendaire des années ‘60, Les oliviers de la justice, enfin ressorti de l’ombre.

Enfin, l’équipe du Festival proposera deux débats :

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Page mise à jour le mercredi 15 novembre 2000