Les Troisièmes Rencontres s'ouvrent le lundi 9 octobre par une séance inaugurale suivie le mardi par une conférence d'ouverture réunissant un spécialiste des nouvelles technologies de l'information, un muséologue et un animateur. La conférence d'ouverture des Troisièmes Rencontres se veut un lieu d'échange de points de vues qui stimulera la réflexion autour de l'intégration des NTIC dans l'espace culturel, muséal et patrimonial.
 
 
 
Les musées en marche : la révolution ne sera pas tranquille


Cette séance inaugurale a été introduite par Martine Lahaye (Directrice générale de la Culture au Ministère de la Communauté Wallonie-Bruxelles) pour qui les musées sont des lieux de culture dans lesquels les sociétés peuvent trouver le moyen de se comprendre. Ils offrent l’opportunité de lancer des débats, d’enclencher des échanges et de distribuer de l’information.

Damien Watteyne (Président des III° Rencontres), après un historique de la trilogie (Dijon, Montréal, Bruxelles), s’étend sur le développement des TIC dans nos sociétés respectives, et par conséquent dans nos musées. Il insiste sur la nécessité de gérer de manière durable ce paysage technologique découvert. Cela pourrait se faire par la transmission des savoir-faire, et surtout par l’augmentation de la production francophone dans les NTIC, si possible en partenariat.

Pour Catherine Franche (de l’OCIM), ces III° Rencontres portent bien leur nom. Elles doivent se révéler être un lieu d’échanges humains pour faire avancer les musées, " ensemble !" En ce sens, et selon Jean-Pierre Dalbera (représentant de Catherine Tasca, Ministre française de la Culture), la diversité culturelle dans la francophonie ne doit pas négliger Internet. " Il est nécessaire de soutenir voire de renforcer la création d’un espace culturel francophone dense sur le Réseau. "

L’introduction du point de vue québécois, par Hélène Pagé (Présidente de la SMQ), sonne un peu comme une comptine : 1 projet, 2 continents, 3 pays, 4 ans à le porter ! Via ces Rencontres, des ponts ont été jetés au-delà de l’océan et des différences culturelles et par extension muséologiques. Ces coopérations n’auraient pas été possibles sans l’appui du gouvernement du Québec. Le délégué général à Bruxelles, Richard Guay, se félicite de cette présence : " 3 pays liés par des accords bilatéraux engendrent une coopération tripartite ; 3 gouvernements de la francophonie de l’Atlantique Nord unis sur un sujet moderne (les TIC en milieu muséal). " (((Nous remercions M. Guay pour la référence qu’il a faite à notre cellule, nous partageons bien évidemment cet honneur avec nos collègues de l’Analyse comparative.)))

Le discours, fort développé et d’un intérêt certain, de François Mairesse (attaché au cabinet du Ministre-Président du Gouvernement de la Communauté Wallonie-Bruxelles, Hervé Hasquin), a fait la lumière sur la révolution dans les pratiques muséales par le développement des TIC, non pas par une utilisation logique (numérisation des collections, site Internet, CD-roms…), qui est la modernisation inéluctable de pratiques muséales existantes, mais par la naissance de ce monde virtuel fascinant (qui augmente nos visions) et déroutant (ces nouvelles données deviennent falsifiables et ne sont plus des preuves !). Or le musée est un temple de l’objet authentique et doit, maintenant, faire face à un univers de fiction plus attractif que l’objet cru. Au devant de ce changement, deux réactions sont envisageables : considérer cette transition comme un simple aspect extérieur (" On reviendra toujours aux vraies choses, témoins réels de l’homme et de sa vie. "), ou entériner cette influence du regard intéressé posé sur le musée et repenser l’espace muséal (gardien des clefs de lecture pour les futures générations). La révolution réside dans la différenciation culturelle des institutions : on ne les distingue plus selon le style de leurs collections mais selon l’adaptation qu’elles font des NTIC. En conclusion, M. Mairesse définit l’espace francophone comme " le lieu et le lien que nous avons à cœur de protéger, car la Pensée se développe aussi en français ! "

Son excellence Jacques Bilodeau, Ambassadeur du Canada à Bruxelles, se considère, lui, comme un simple visiteur des musées (noble manifestation culturelle s’il en est) et croit en une francophonie active. Pour lui, le travail fructueux des Rencontres a et aura encore de nombreux résultats positifs dont il scrutera la matérialisation sur Internet.

Pour clôturer cette séance inaugurale, la parole a été donnée à Rudy Demotte (Ministre de la Culture au gouvernement de la Communauté Wallonie-Bruxelles). Il a tout d’abord reconnu la " montée en puissance " des NTIC et a manifesté sa volonté de développer une politique culturelle. Car " la Culture devra être privilégiée dans le suivi concret de cette société de la connaissance ". Les enjeux culturels portés par les musées ont également une richesse économique. En Communauté française, les institutions vivent dans le faisceau d’éternelles promesses. Il manque également un lieu pour discuter de la politique commune. De ce fait, M. le Ministre désire rendre effectif le Conseil Supérieur des Musées (né d’un décret de 1982 mais jamais entré en fonction) avant de déposer un projet de décret au Gouvernement. Celui-ci pourrait effacer l’image vieillotte des musées qui demeure en décalage avec la réalité de terrain. Il promet aussi un budget spécifique en 2001 pour instaurer les NTIC dans les institutions muséales conventionnées par la Communauté française. Bref, les réformes à envisager doivent se faire avec les acteurs du secteur muséal. Les Rencontres en sont un bel exemple de retombées concrètes. Pour exemple, le protocole d’accord entre la Société des Musées Québécois (SMQ) et l’association Musées et Société en Wallonie (MSW) semble montrer le chemin de la réussite, celle des " indispensables contacts humains directs ".

Ne serait-ce pas le credo des Rencontres ?

Cécile Graillet

L’Entrevue exclusive avec M. le Ministre Rudy Demotte

 

 
 
 
...Contre " le brouillage " de l’identité  ?

 
Raymond Montpetit, Tom Goldschmidt, André Gob

A l’inverse de Dijon et Montréal, la conférence d’ouverture ne présente plus uniquement un seul intervenant. A l’image des ateliers concomitants organisés pendant les Rencontres, elle met en scène les conférenciers et un animateur de débat.

Le premier intervenant, un archéologue et préhistorien de formation, Monsieur André Gob, est professeur de muséologie à l’Université de Liège (Belgique).

Il commence par citer Cameron et Malraux et nous rappelle les définitions, rôles et représentations changeantes du musée au fil du temps.

Pour André Gob, les NTIC accomplissent le musée imaginaire de Malraux. Elles permettent d’une part des copies précises, de haute qualité et d’autre part une mondialisation des objets, des collections. Si les NTIC permettent cette haute qualité de reproduction de l’objet, la fiabilité n’est pas totale. En effet, les cadrages, les focus, les angles d’approche offrent un point de vue subjectif de l’objet qui n’est pas toujours perçu comme tel par le visiteur. Pour décoder cela, l’approche critique des NTIC est très importante.

André Gob titille ensuite la salle en lui lançant l’idée que les bornes interactives n’ont pas leur place dans une salle d’expo !!! La borne est un outil de documentation, dit-il, qui doit prendre place à côté de l’exposition. Cette affirmation lancée comme un pavé dans la marre, n’a étrangement suscité aucune réaction de la part du public. Pourtant, beaucoup de professionnels placent ces bornes pour donner une autre dimension aux objets présentés dans les expositions. Alors, pourquoi ce silence ? Le professeur argumente sa position. Selon lui, les progrès technologiques doivent servir à la conservation préventive (éclairage, irradiation, moulages sans contact, fac-similé, etc).
Enfin, le conférencier se réjouit du caractère francophone des Rencontres. Il est essentiel de défendre la place de la langue française sur le Web puisque l’anglais y est omniprésent. Mais si le français est à défendre, ce n’est toutefois pas contre les autres langues, répondra André Gob à une participante qui s’inquiétait de ne pas voir de français dans des musées aux USA ou en Asie. Le français doit être présent au même titre qu’une multitude de langues afin que la diversité culturelle soit représentée.


Orateur captivant et enthousiaste, le second intervenant, Monsieur Tom Goldschmidt, est journaliste depuis 30 ans. Il a travaillé en radio-TV et est spécialiste des nouvelles technologies.

Il entame son intervention en créant d’emblée une interaction avec le public. Le but étant d’estimer si son discours lui est adapté:
" Qui utilise régulièrement un ordinateur ? ". La salle entière lève la main…
" Qui utilisait régulièrement un ordinateur il y a cinq ans ? " La salle presque entière lève la main… Notre orateur se rend alors compte qu’il a affaire à des " technoïdes ".

Son discours retrace d’abord, à coup de chiffres, l’évolution ultra rapide de l’utilisation d’internet au niveau de sa masse, de sa vitesse mais aussi de son déséquilibre entre les différents continents. L’évolution est tout de même impressionnante. Illustrons cela par quelques exemples : Actuellement, on a dépassé le cap du milliard de pages exposées sur le Web. Dans le monde, 377 millions de gens surfent, avec une proportion de 161 millions pour l’Amérique du Nord (Canada et USA) et 3 millions en Afrique (surtout répartis en Afrique du Sud).

De plus, il insiste sur le fait qu’une bonne partie d’individus ne sait pas utiliser ce moyen d’expression. Et d’ajouter que la technologie ne rapproche pas les différentes parties du globe comme on aurait eu tendance à la croire il y a quelques années. Mais au contraire, que ce soit à des extrémités différentes du globe ou au sein même des sociétés développées ou informatisées, l’Internet accroît la distance entre ceux qui possède la technique et ceux qui ne la possèdent pas.

Mais parlons de ceux qui ont accès à la technique…

Tom Goldschmidt embraye alors sur les moteurs de recherche. Il pense que les portails, ces sites qui offrent un maximum de possibilités à son internaute nous mâchent le travail. En effet, ils deviennent dans de nombreux cas des pages de départ. Ce qui entraîne que dix ou douze sites draguent 80 % des navigations. Il insiste ensuite sur le fait que celles-ci nous emmènent dans des dédales de liens, de sites infinis. Et de reprendre pour internet la définition que Pascal donnait de Dieu : " Une grande sphère où le centre est partout et la circonférence nulle part ". Citation laissée en suspend…

Celle-ci introduit cependant bien la conclusion et le message principal qu’il veut faire passer à son auditoire, message qui en outre recoupe celui d’André Gob.

La rapidité d’accès à l’information, bouleverse notre rapport au temps et à l’espace. Le " brouillage "  des repères entraîne le " brouillage " de notre identité.

Nous avons donc un grand besoin d’éclairage, une nécessité d’affiner notre esprit critique, même si nous n’en sommes pas toujours conscient. " L’usage des NTIC doit se faire, mais sans trop de concession. Il faut garder les charnières, la construction du discours " nous dit le journaliste. En cela, les institutions muséales ont un rôle à jouer ! Les musées doivent aider à reprendre contact avec des questions essentielles : Qui sommes nous ? Où sommes nous dans le temps et dans l’espace, et où allons nous…

Nous terminerons alors sur l’intervention d’une participante qui s’interroge sur ces questions du sens, des balises, de la linéarité prônée par les deux conférenciers pour aller à l’encontre de la perte de l’identité. Pour elle, le monde fragmentaire abordé par les NTIC est un monde complexe stratifié. Mais n’est ce pas notre vrai monde ?

Alors, finalement, ce travail des professionnels des institutions muséales va t-il dans le sens du " brouillage " de l’identité ou conforte t-il cette dernière ?

Le débat est relancé… et trouvera certainement des éléments de réponse au hasard des Rencontres…

Axelle Legros

 

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Dernière modification : le 3 octobre 2000
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